Bulles de Vies

Bulle d’Élisa

 

Moi, Élisa trois ans et, aujourd’hui, « du haut de mes trois pommes» comme dit mon papa, j’ai décidé d’explorer le jardin de grand-père Paul. Mais attention, je pars à l’aventure avec ma super cousine Juliette. Elle est plus grande que moi, elle a déjà cinq ans, tous les doigts de la main.

 

Normalement, nous ne pouvons pas partir seules dans les hautes herbes. Mais je ne comprends pas pourquoi, quel est le danger? Quand j’accompagne maman pour cueillir un beau bouquet de fleurs sauvages destiné au grand vase du salon, nous n’avons

jamais rencontré d’obstacles particuliers. Alors, c’est décidé, cet après-midi, après la sieste, j’emmènerai Juliette à l’aventure. Mais, chut, c’est un secret. Nous n’en avons même pas parlé à tatie Jeanne. Et pourtant, moi, je lui dis tout, tout, tout !

 

Grand-père Paul, on dirait Prof dans Blanche Neige mais en plus grand, avec ses lunettes toutes rondes, sa grosse ceinture, son gros ventre et sa barbe déjà blanche, il est très fier de son jardin. D’un côté une magnifique roseraie tout en arc de cercle autour d’une petite fontaine. Quand les boutons s’ouvrent et se reflètent dans l’eau, c’est comme au « spectac », on dirait des toiles dans le ciel. De l’autre côté, un superbe noyer déploie ses branches et permet aux grands, de jouer les écureuils des journées entières, dans ses branches. Non loin de la roseraie, un potager, domaine réservé. Encore un endroit interdit aux petits non accompagnés, mais beaucoup moins tentant aux yeux d’une petite fille. Grand-père Paul a aussi installé une balançoire en bois, façon maison, à l’une des branches du vieux cerisier. En attendant de partir en exploration, c’est vers ce jouet rustique que se dirige Élisa, entraînant avec elle tatie Jeanne. Jeanne est la tatie préférée d’Élisa. Tatie a le chic pour raconter des histoires drôles, féeriques ou à sensation, selon l’inspiration du moment, ou, l’envie de la fillette. Mais c’est surtout la reine des cabrioles. Sur la balançoire, elle n’en fait qu’à sa tête! Les pieds en l’air, la tête en bas, comme sur un trapèze, debout sur un pied, toutes les pirouettes sont bonnes pour amuser sa nièce. C’est réussi, à chaque fois, Élisa est obnubilée par le spectacle, mais… encore trop petite pour l’imiter. Il faudra se contenter de s’asseoir bien gentiment sur la planche et se laisser emporter par les poussées de tatie. Et Élisa en redemande encore et encore, toujours plus haut vers le ciel. Tout le monde l’entend rire aux éclats.

 

Dans le grand jardin, sont construites une grange et une porcherie. Depuis longtemps, les animaux ont disparu mais les bâtiments sont toujours bien debout. Un coin de l’ancienne porcherie a été reconverti en salle de douches. Quelle drôle d’idée! Élisa n’a jamais compris pourquoi la douche ne se trouvait pas dans la salle de bains. C’est la seule maison qu’elle connaît où on doit sortir pour aller se laver. Et en plus, l’eau est toujours froide ! Élisa préfère mille fois le bain à bulles de tatie Jeanne ! Quand l’heure de la toilette approche, une véritable partie de cache-cache commence pour retrouver la petite fille. Toujours plus inventive, elle se faufile dans des endroits improbables. Et par malheur, c’est souvent le gros chien Pix qui finit par la trahir agitant la queue dans tous les sens. Mais malgré tout, ils restent amis. Élisa a beau se tortiller comme une anguille, hurler de rage, devenir toute rouge, rien n’y fait, elle passera sous le jet glacial, mais en quatrième vitesse. Une serviette toute douce l’attend dans les bras de maman. Et un peu de douceur bien méritée! Mais le moment de la douche n’est pas encore arrivé. En attendant, la sieste est terminée et il est grand temps de chausser ses bottes, même si l’herbe est sèche. Élisa est très fière de ses nouvelles bottes rouges. Elle les a choisies dans un magasin de pêche avec son papa. Après un détour dans le bac à sable, Élisa prend la main de Juliette et elles se font toutes petites et toutes discrètes pour arriver aux herbes folles. Tatie Jeanne lui a expliqué que cet endroit magique ne rencontre jamais la tondeuse. Les fleurs et les herbes y poussent à volonté et en toute liberté. Grand-père Paul a accepté cette concession pour faire plaisir à sa femme. Et le résultat est fabuleux. En cette saison, une véritable myriade de couleurs attend les fillettes. Elles se dirigent vers le petit sentier qui mène à ce paradis, Pix sur leurs talons. Heureusement, le cadenas de la grande grille en fer forgé est rouillé depuis longtemps. Juliette, l’aînée, pousse tout doucement le battant. Ça y est, elles sont à l’intérieur… Mais Élisa se demande par où commencer ? Avec maman, Je vais toujours du côté des grandes fleurs. Je voudrais bien aller plus loin. Le petit étang est de l’autre côté, mais là, il faut passer une autre porte et celle-ci est bien fermée. Élisa s’y rend parfois, le dimanche, avec grand-père Paul pour voir si les têtards ont grandi, si les carpes n’ont pas tout mangé, si les nénuphars ont fleuri. Élisa aime beaucoup ces instants seuls avec grand-père. Elle se sent grande et importante. Il lui raconte son domaine avec passion.

 

Aucune piste ne se dessine vraiment dans cet amas naturel. Il faut essayer de suivre les traces de ceux qui sont venus précédemment et qui ont formé un semblant de chemin. Élisa et Juliette sont obligées de se lâcher la main car, même deux petites filles ne savent pas progresser de front dans ce labyrinthe. Élisa n’a pas peur, elle suit sa cousine de près. Pix est là qui la rassure de sa présence. Elle joue les dures mais dans le fond, elle hésite tout de même à aller de l’avant. Elle ne voit que le dos de Juliette. Ce qui devait être une super aventure commence à prendre un drôle de contour… Mais Juliette a l’air de savoir où elle va. Elle s’arrête brusquement devant un petit talus tout dégagé. Élisa fait un pas pour s’y écrouler mais, heureusement que Juliette est rapide et qu’elle la retient par la manche. « Non, ça pique, c’est une fourmiyère! » s’écrie-t-elle. Éléonore en avait montré une à sa fille et Juliette avait bien retenu la leçon. Tout inquiète, Élisa recule d’un bond mais pour mieux revenir observer de près. Ça bouge dans toutes les directions. Les fourmis continuent à apporter des brins d’herbe, de minuscules bouts de bois ou encore un morceau de feuille. Élisa s’imagine qu’il doit bien y avoir onze fourmis.

Quelques mètres plus loin, les deux fillettes découvrent des dizaines et des dizaines de coquelicots bourdonnants d’abeilles butinant. Elles restent à une distance respectueuse pour ne pas les effrayer et les regardent travailler avec de grands yeux gourmands. Maman a bien expliqué à Élisa qu’on ne pouvait jamais cueillir un coquelicot car ils devenaient très rares, et, il faut les sauver. Élisa ne craint pas les abeilles, ni les guêpes et autres insectes volants. Elle n’a jamais été piquée et se croit intouchable. Par contre, elle a peur des coccinelles, or, en voici une qui se pose sur son doigt. Très vite, elle agite sa main dans tous les sens mais la bête à bon Dieu s’y accroche. Elle la chatouille et Élisa n’aime pas ça du tout. Juliette ne comprend pas ce qui lui arrive. Elle est toute prête à aller chercher de l’aide quand elle se ravise, voyant Élisa immobile, contemplant sa main avec un grand sourire. Elle lui explique que « la cinelle est partie ». Si Élisa est une petite fille qui a le rire facile, elle déteste par-dessus tout que quiconque la chatouille. Un jour, elle a tellement ri, avec tante Éléonore, qu’elle a fait pipi dans sa culotte. Elle était rouge de honte et de désespoir. Depuis ce jour-là, elle évite les guili-guili. Les deux fillettes poursuivent leur randonnée entourées d’herbes plus hautes qu’elles.

 

Elles effleurent le bout de leurs nez et les font éternuer. Tout à coup, elles aperçoivent un nid tombé d’un arbre, mais lequel, aucun arbre en vue… Élisa le ramasse tout doucement pour ne pas l’abîmer. Mais quelle surprise, voilà que s’y cache encore un tout petit œuf. Elle les gardera bien précieusement avec tous ses autres trésors dans sa cachette, dans un coin de la grange, là où grand-père Paul ne range pas ses outils. C’est le plus beau trésor qu’elle ait trouvé. Elle a déjà une belle collection d’objets dénichés dans le jardin et même la paire de gants que grand-mère Suzanne cherche partout. C’est ainsi que dans une belle boîte en fer, offerte par tatie Jeanne, la seule à connaître la cachette, on peut retrouver des glands, des noisettes, des noix, des feuilles, des roses fanées, une vieille photo jaunie d’un monsieur en costume, un papillon ou encore une coquille d’escargot. Très fière de sa trouvaille, Élisa demande à Juliette si elle en a envie. Mais elle sait très bien que sa cousine ne s’intéresse pas à tout ça. Elle est grande et elle préfère les livres d’images, ceux avec lesquels on peut apprendre les noms des animaux et les couleurs. Elle essaye déjà de recopier les mots et se montre plutôt douée pour son âge, d’après sa maman, tante Éléonore qui a de l’expérience, comme le dit tatie Jeanne en grimaçant, puisque Juliette est la cadette de quatre enfants.

 

Élisa, encombrée par sa trouvaille et commençant à ressentir l’effet de la fatigue, en trottinant sur ses petites jambes, a envie de retourner près de la maison, mais Juliette ne semble pas pressée de rentrer. Élisa n’a plus envie de la suivre mais elle n’a pas vraiment le choix. Elle veut s’asseoir pour se reposer un peu mais ne prend pas garde et pousse un hurlement quand elle se rend compte qu’elle s’est assise sur une grosse ortie ! Ça brûle, ça pique ! Elle crie et voici que Pix s’affole. Il aboie à son tour mais ne voit pas d’où vient le danger. Il n’y a personne en vue. Vite, il faut retourner voir grand-mère Suzanne. C’est elle qui a tous les remèdes. En serrant le nid tout contre son cœur, Élisa s’efforce de ne pas pleurer, mais c’est plus fort qu’elle et les larmes ruissellent sur ses petites joues rondes. Jeanne a entendu le cri et s’est précipitée à leur rencontre. Elles vont toutes les trois se faire gronder. Tatie Jeanne avait la garde des petites et les fillettes ont désobéi aux règles de la maison. Tatie Jeanne attrape Élisa et la porte en courant dans la cuisine où grand-mère Suzanne épluche les légumes.